Billet notamment inspiré d'un article de Danièle Licata de l'Expansion début Mai
Entre 2002 et 2007, la France a perdu 500 000 emplois industriels. Cette perte sèche s’ajoute à deux autres périodes récentes durant lesquelles l’emploi industriel a aussi fortement reculé en France : 84 à 87 et 93 à 95.
Bien entendu, dans le même temps, la France a créé des emplois tertiaires. Il ne s’agit donc pas de perte nette d’emplois.
Ce phénomène touche bien entendu d’autres pays européens, mais dans une bien moindre mesure. L’Allemagne, souvent comparée à la France, est probablement en train de créer des emplois industriels sur son territoire…
Avant de comprendre le pourquoi, il me semble nécessaire d’analyser les conséquences sociétales et économiques de cette désertion des industries en France.
Les personnes qui perdent leur emploi (typiquement dans la Vienne : Michelin) ne retrouvent pas –ou rarement- de postes correspondant à leurs compétences ou leur profil. Quand E-Laser (prestations d’accueil téléphonique) embauche, elle ne recrute pas des anciens ouvriers de Michelin !
Plus grave encore, quand une PME industrielle ferme définitivement la porte dans des zones rurales, il n’y a pratiquement aucune chance pour qu’un emploi de service se substitue à l’emploi industriel dans la même zone. Résultat : une amplification des phénomènes de désertification rurale et de concentration dans les villes, avec tout son cortège de dommages collatéraux : tension sur la demande d’habitat (et donc augmentation des prix immobiliers), ou encore accroissement des distances domicile-travail (et donc perte de pouvoir d’achat, augmentation des émissions de CO²…), perte des liens entre les générations…
Les conséquences économiques sont terribles : effondrement de la balance commerciale (40 milliards d’€ de déficit extérieur en 2007) quand l’Allemagne voit ses ventes à l’étranger bondir (+10% en 2007 !). Même l’Italie va mieux : elle a réduit son déficit commercial par 3 entre 2006 et 2007 !
Part des exportations mondiales :
- Allemagne : 9,5%
- Chine : 8,8%,
- Etats-Unis : 8,4%
- Japon : 5,1%
- France et Pays-bas : 4%
- Italie : 3,5%
Sources : OMC publiées par The Economist (26 Avril)
Quelles sont les causes de cette perte d’efficacité industrielle française ?
Déjà éliminons deux causes souvent considérées à tort comme étant les plus responsables : l’Euro fort et les délocalisations !
L’Euro fort est un frein théorique intrinsèque à l’exportation, mécaniquement ! Mais pourquoi ne l‘est il pas pour l’Allemagne ? Tout simplement parce que le rebond des pays émergents est à l’origine d’une telle demande de produits industriels (machine outils en Allemagne notamment) que le prix n’est pas un obstacle en regard du niveau pérenne de la demande dans ces pays (le surcoût à l’achat est vite compensé par les ventes) ! De plus, la part des produits tricolores dans la richesse produite par l’industrie européenne est tombée à 11%, loin derrière celles de l’Allemagne (25,5%), du RU (14,9%) et de l’Italie (13%). Or, l’Allemagne et l’Italie se situent bien en zone Euro ! Pour être juste, avec un Euro faible, ce serait moins pire ! L'Euro fort sert en fait de révélateur de notre faiblesse industrielle endémique, en dehors de quelques secteurs industriels spécifiques (aéronautique, nucléaire...).
La mondialisation ne participe que pour une très faible part à l’hémorragie des emplois industriels en France et en Europe. L’économiste poitevin, Olivier Bouba Olga, lors d’une récente conférence au Love Money Café à Poitiers, estimait «que la délocalisation est sans doute responsable de moins de 10% de la « casse » ; un expert de la Chambre de Commerce de Rhône-Alpes, Nicolas Leterrier ajoute dans l’Expansion (Mai 2008) : « l’écart de coût entre un projet en France et un projet en Inde ne dépasse pas 10 à 15% ». Et bien souvent, ce surcoût ne prend pas en compte ce qu’on appelle les « externalités », c.a.d. les coûts induits ou à venir, liés par exemple au renchérissement des coûts énergétiques, au transport ou encore à la tension inflationniste sur les salaires dans les pays émergents (cf. le conflit Dacia en Roumanie).
La cause est-elle endogène et endémique ?La première des raisons de cette désindustrialisation est le coût du travail !
En base 100 en 1996 (OCDE), le coût salarial unitaire est aujourd’hui de 120 en France, de 115,8 en zone Euro et de… 97,5 en Allemagne ! Chez notre voisin, le coût du travail diminue régulièrement depuis 2003 alors qu’il explose en France, avec une amplification depuis 2004.
Sur le plan fiscal, le montant de la taxe professionnelle pénalise terriblement les entreprises françaises par rapport à leurs concurrentes (100 milliards de plus que leurs concurrentes allemandes selon L'Expansion !
Une autre raison explique la désindustrialisation : la faiblesse de notre effort en R&D :
France : 1,3% du PIB
Allemagne : 1,7%
Etats-Unis : 1,8%
Japon : 2,5%.
La France semble également souffrir d'une faible densité de PME capable d'exporter, donc ayant une taille critique minimum. L'Allemagne possède ainsi 10 000 PME exportatrices de plus que la France ! Et l'Expansion d'ajouter que le passage de 10 à 20 salariés en France se paye très cher !
Alors, foutu ?
Non, il n'est pas trop tard ! Les mesures proposées par François Bayrou dans la campagne électorale allaient dans le bon sens (son "small Business Act" avec l'éxonération de charges pour les deux premières embauches, la réduction des délais de paiement...). D'autres mesures sont prises mais restent à conforter : l'émergence des pôles de compétitivité (qui associent pôles de recherche universitaire et entreprises), la formation professionnelle, les simplifications administratives, le crédit d'impôt "recherche"...
Et j'ajoute : la prise en compte des coûts sociétaux de la désindustrailisation évoqués plus haut...
« Un pays qui n’a plus d’usines est un pays qui n’a plus d’économie » affirme Bernard Brun, président de l’Association de Documentation Industrielle. Il est temps de s’en apercevoir !
Si les pays émergents continuent à connaître une évolution positive de leur PIB, la France sera passée à coté en terme d'exportation de biens d'équipements. Gageons qu'elle se rattrappera en exportation des produits de luxe pour assouvir les envies des nouveaux riches de ces pays !
mercredi 21 mai 2008
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