jeudi 5 juin 2008

Panoramma passionant sur le DD : interview de Nicolas Hulot dans l'Express

J'ai été administrateur de la Fondation Nicolas Hulot il y a quelques années. J'ai démissionné à la suite d'un article de Nicolas dans Le Monde où il remettait en cause le nucléaire. Vous verez ci-dessous que sa vision a sans doute évolué... La Vision de Nicolas se démarque souvent des "verts" dogmatiques post soixantehuitards qui en sont restés à la lutte nourricière anti-nucléaire...
Elle est donc autrement plus intéressante et "apprenante" pour nous autres, qui tentont de rester en lien avec la réalité...
Je ne partage pas tout ce qui est dit par NH à 100%... Mais à 95%, oui et oui !
Nicolas Hulot ne se présentera sans doute pas aux européennes, il souhaitera conserver sa liberté et croit, sans doute à juste titre, que sa voix est mieux écoutée de la société civile qu'au sein d'un mouvement politique...

Je vous laisse vous délecter de son intelligence, notamment sur le chapitre "fiscalité"... Sur l'énergie, il n'ose pas le dire car il se mettrait à dos tous les écolos bien-pensants, mais si vous lisez entre les lignes, sur le chapitre de la dépendance énergétique de l'Europe, il faut y voir un accord implicite du maintien ouverte de l'option nucléaire. Il ajouterait sans doute : "en s'assurant que tout est mis en oeuvre durablement pour la sûreté, la gestion future des déchets de haute activité et la déconstruction des installations existantes...".
Le nucléaire et les ENR seront bien les énergies de la fin du XXI eme siècle... Et la réduction des consommations énergétiques est bien d'ores et déjà L'ENJEU de la survie de la planète...


L’entretien. Nicolas Hulot : "La decroissance n’est pas un gros mot", L’Express, 05/06/08
Propos recueillis par Christophe Barbier

L’actualite est dominee par la hausse des carburants. Nicolas Sarkozy a-t-il raison de creer un fonds d’aide abonde par une part de TVA ?C’est une mauvaise reponse. La crise du petrole, qui est inscrite dans la crise ecologique, se combine soudain avec la crise sociale. Faire baisser les prix ne reglera pas le probleme. D’abord, les prix vont augmenter encore, parce qu’on est proche du plafond de production : selon l'Agence internationale de l'energie, on ne pourra extraire plus de 100 millions de barils par jour, alors que la demande depassera les 120 millions. Ensuite, les agro-carburants ne pourront pallier cette carence, parce qu’ils creent d’autres problemes, comme les tensions sur les prix alimentaires ou la recrudescence de la deforestation. La seule solution est de changer nos modes de consommation pour economiser l'energie, d’aller vers une societe de sobriete pour eviter de tomber dans une societe de privation. Les bateaux de pêche sont trop energivores : aidons la constitution d'une flotte plus frugale ! Pourquoi pas avec des navires hybrides, l'energie du vent est disponible.
Le poisson se rarefie, faut-il que la France abandonne la pêche ?Seule une petite partie des techniques de pêche pose probleme. La pêche minotiere par exemple, ce sont des filets derivants de 120 km de long, qui ramassent tout ce qui est vivant pour faire de la farine, destinee notamment a la pisciculture: or, pour elever un kilo de poisson, il faut parfois sept kilos de poissons sauvages... Doit-on continuer ainsi ?
Sur l'urgence ecologique, la bataille de l’opinion n’est-elle pas gagnee, le grand public n’a-t-il pas ete, selon votre expression, touche par une « epidemie de lucidite » ?
A quelques poches de resistance pres, la prise de conscience qu’il y a une crise ecologique est spectaculaire. Le facteur ecologique est sorti de son ghetto grace a notre Pacte, au Grenelle de l’environnement, aux travaux de Nicholas Stern ou d’Al Gore, et surtout a l'impact de la crise que tout le monde peut desormais constater. Mais les changements de comportements vont moins vite que l’aggravation des phenomenes observes. Nous perdons 1% de biodiversite par an, l’effet de serre progresse de maniere exponentielle, Stern considere même qu'il a sous-evalue le cout de ces evolutions. Mais pour passer d'une croissance debridee a une croissance regulee, il y a un flottement: c'est ce moment que nous traversons. Avec ce paradoxe qu'illustre la phrase de Bossuet: "Dieu se rit des hommes qui se plaignent des consequences alors qu’ils en cherissent les causes".
Peut-être parce que les solutions ecologiques sont encore tres cheres, et que le pouvoir d'achat prime sur tout ?
Leur cherte vient de l'absence de masse critique. Si les marches publics donnent l'exemple, leur demande creera de vraies filieres et les prix baisseront. C'est la transition qui est difficile. Le bonus-malus de Jean-Louis Borloo applique aux automobiles montre qu'avec une contrainte intelligente, on stimule la creativite des constructeurs, et le marche prend la bonne direction. Il faut arrêter de creer la tentation d'un cote, avec des voitures qui peuvent rouler a 200km/h, et la culpabilite de l'autre, en expliquant qu'elles consomment trop. Au lieu de cette schizophrenie, construisons des vehicules qui ne roulent pas a plus de 130.
Les problemes causes par les bio-carburants ne montrent-ils pas que la panacee est introuvable ?O
n se precipite avant de reflechir. Depuis des annees, Lester Brown a decrit les effets pervers des agro-carburants, mais on ne l'a pas ecoute.
Le Grenelle de l'environnement arrive dans sa phase de traduction legislative: êtes-vous inquiet ?
Le Grenelle est un processus exceptionnel, avec une somme inedite d'idees et d'engagements. Le projet de loi de programmation le traduit fidelement. Il y aura un avant et un apres Grenelle en France. C'est une incontestable avancee que nous devons a la mobilisation de tous les acteurs. Mais les textes en preparation comportent des lacunes que les amendements, dans le travail parlementaire, devront combler.
Par exemple ?
Il faut une fiscalite ecologique, avec une contribution energie-climat qui donne un prix au carbone. "C'est a l'etude", assure Nicolas Sarkozy, mais le comite operationnel charge de cette reforme a ete supprime! La France s'est engagee a diviser par quatre ses emissions de gaz a effet de serre d'ici a 2050, ce qui veut dire les diviser par huit si l'on tient compte de la hausse du PIB qui va intervenir sur cette periode. Les quotas pesant sur l'industrie lourde ne concernent que 40% des gaz, il faut donc, en jouant sur les prix, traiter les emissions dites "diffuses", c'est a dire celles de l'agriculture, des transports, des habitations, des bureaux, etc. Ce « signal prix » est indispensable pour changer les comportements, même s'il faut le faire a pression fiscale globale egale, bien sur.
Comment ?
En redistribuant le produit de cette contribution aux menages et aux entreprises concernees. Les sommes percues, divisees par le nombre de foyers fiscaux, permettront de verser une allocation egale pour tous. Ceux qui depensent moins d'energie y gagneront en pouvoir d'achat. Ils toucheront plus qu'ils n'ont verse. Cela profitera donc aux plus modestes puisqu'ils consomment moins d'energie que les menages riches. La Colombie britannique utilise un tel systeme. L'ecologie peut être la base d'une nouvelle politique de redistribution.
Mais taxer a un cote punitif...
A cote des mesures incitatives, il est temps de developper maintenant des mesures dissuasives, sinon les comportements ne changeront pas. En jouant sur la fiscalite, on peut orienter la consommation vers la vertu et encourager la creativite industrielle.
Et pour les entreprises ?
Il faut deplacer la fiscalite pesant sur l'emploi vers l'energie. Qu'elles payent plus sur les pollutions emises, le carbone consomme, et moins sur les salaires verses. De plus, cela stimulera l'innovation technologique.
L'energie sera l'un des dossiers de la presidence francaise de l'Union europeenne: comment l'aborder ?
L'Europe ne controle pas ses approvisionnements en energie, detenus par des pays qui ne sont pas tous des amis. Il faut donc developper des bouquets energetiques pour amortir les hausses de prix du gaz et du petrole. Un groupe de cooperation renforcee sur l'energie serait bienvenu.
Faut-il taxer sur le carbone les produits importes ?On peut eriger une telle ecluse fiscale; certaines jurisprudences de l'Organisation mondiale du commerce permettent de l'envisager favorablement.
D'autres craintes pour la loi issue du Grenelle ?
En 2020, tout logement neuf consommera moins d'energie qu'il n'en produira: c'est parfait. Mais le neuf, c'est seulement 1% du parc immobilier par an. Il faudrait donc 100 ans pour tout changer ! C'est sur le bati qu'il faut agir massivement. Il y a d'excellentes incitations dans la loi a venir mais rien de contraignant. Exigeons par exemple des travaux a chaque changement de proprietaire, avec des aides. Pour les camions, la taxe a l'essieu peut-être instauree immediatement : pourquoi attendre 2011? Une trame verte et bleue est instauree pour preserver la biodiversite sur le territoire. C'est un formidable progres. Mais rendons-la opposable a tout projet d'urbanisme.
Avez-vous confiance dans les parlementaires ?
Je voudrais qu'ils se demandent dans quel monde ils vont jeter leurs enfants. Et je n'oublie pas que, depuis 1980, 222 lois n'ont jamais vu leurs decrets d'application promulgues, qu'il a fallu 16 ans pour que sorte le decret sur les estuaires prevu dans la loi Littoral. Il faudra aussi peser sur l'administration.
Pourquoi êtes vous mefiant face a l'expression "developpement durable" ?Developpement est un mot ambigu, avec un sous entendu quantitatif contestable. Et puis je voudrais que l'on dise "durable et solidaire", car la crise est ecologique et sociale. La vraie question est : "Quelle croissance est compatible avec la realite physique de la planete?" La reponse peut être la decroissance - qui n'est pas un gros mot - dans certains domaines: on la pratique par exemple a Lorient, qui a divise par cinq sa consommation d'eau, elle est necessaire sur la pêche, sur les flux d'energie et de matiere, sur les pesticides... La regulation est donc necessaire, parce que nous sommes entres dans l'ere de la rarete, parce qu'une croissance infinie dans un monde fini est une idee folle.
Ne faut-il pas pour reussir une coordination planetaire ?
Je doute qu'on parvienne a batir l’organisation mondiale de l'environnement, mais on ne doit pas ceder a la resignation. Pour que les pays du Sud, qui nous accusent a juste titre de desinvolture, prennent les bonnes decisions, il ne faut pas se tromper de methode. La morale, l'autoritarisme ou la retorsion sont a eviter : en fait, il faut un plan Marshall. L'argent et les connaissances sont la, il manque une volonte commune et coordonnee. Attention: dans ce carrefour de crises - ecologique, economique, sociale, culturelle, geopolitique… - tout le monde voit tout. Les inegalites dans la condition humaine, a la lueur du feu de la communication, sont transparentes. Il y a d'un cote le club des bons vivants et de l'autre les clandestins de l'Histoire. Cela a toujours existe, mais desormais, ca se voit, ce qui ajoute l'humiliation a la privation. Or les plus demunis sont les premieres victimes des nouvelles penuries et des phenomenes climatiques qui provoquent des catastrophes humanitaires. On n'arrêtera pas les foules du Sud avec un mur a Gibraltar. Nous avons une occasion ultime de nous civiliser, d'offrir un saut qualitatif a notre espece, d'orienter le genie humain vers tous, et non plus vers les 35% de Terriens favorises.
Vous recusez le liberalisme au moment ou la gauche, qui promeut l'ecologie depuis longtemps, veut le faire sien : qu'en pensez-vous ?
Toute la gauche n'approuve pas la these de Bertrand Delanoe ! De toutes facons, ce debat est obsolete, les regles du marche ne fonctionnent plus dans un monde ou les ressources se tarissent. La regulation est difficile, mais les privations seront bien plus insupportables. Soyons lucides : nous ne sommes civilises qu'en surface et nous redeviendrons sauvages en cas de penurie. Barcelone est desormais approvisionnee avec l'eau de la Durance: que se passera-t-il si la France a un jour besoin de garder cette eau ? Fera-t-on la guerre pour des objectifs ecologiques ?
Le debat sur les OGM ne vous a-t-il pas desespere ?
Sur la forme, il etait affligeant, les postures l'ont emporte sur la reflexion. Les deputes ont presque tous signe le pacte ecologique legislatif, qui demande un debat avec les associations en amont de chaque texte environnemental; or, deux seulement ont repondu a nos demandes de rencontre! Neanmoins, j'ai ete impressionne par le courage sacrificiel de certains elus, conspues par les pro-OGM et aussi par celui de Nathalie Kosciusko-Morizet. Veut-on concentrer les ressources alimentaires dans quelques mains? Sait-on qu'aux Etats-Unis, des agriculteurs sont condamnes parce qu'ils ont cultive des semences Monsanto sans les payer, alors qu'elles sont arrivees par dissemination sur leurs terres! Veut-on cela en France? "Tout le monde le fait" n'est pas un argument, l'erreur commune n'est pas une verite.
Mais si ca marche, les OGM ?
C'est un cas d'ecole du principe de precaution: la recherche avance, il y a urgence a être prudent. Aucun des indicateurs inquietants n'est pris en compte, comme avec l'amiante a ses debuts. On connait la suite.
La France est-elle utile ou idiote si elle est vertueuse seule ?
Le Grenelle nous remet a niveau, c’est un bon rattrapage, une premiere etape positive. Mais il faut, c’est vrai, que l'Europe entiere s'engage. Si nous retrouvons une credibilite avec le Grenelle, alors la voix de la France lors de la presidence de l’Union europeenne sera audible pour proposer des mesures collectives, fortes et structurantes. L’Europe concentre tous nos espoirs, c’est la bonne echelle. C'est pourquoi, a mon niveau, je travaille avec Jose-Manuel Barroso, le president de la Commission de Bruxelles.
Vous n'avez pas ete candidat a la presidentielle de 2007, le serez-vous aux europeennes de 2009 ?Certains le souhaitent.
J'irai la ou je peux être le plus utile. 2009 sera surtout marquee par le sommet de Copenhague, suite decisive de Kyoto. Si la Chine et les Etats-Unis poursuivent leur vagabondage tragique, ce sera irreversible. D'ici la, la France, en ces combats, peut retrouver sa luminosite mondiale.

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